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Photo Stéphane Pahon –D.R..

 

 

LA FILLE EN NOIR

 

 

Ou quand une infirmière retraitée dans un bourg poitevin, veuve et solitaire, fait dans un sous-bois une rencontre étrange, qui plus est dans des circonstances inquiétantes…

 

 

–oOo–

 

3

La découverte

 

Quelques pas pour franchir la broussaille… et oui, c’était bien un être humain, ma supposition était juste, une personne se trouvait là, enfouie dans son nid de verdure. Immobile.

Même si je m’y attendais, j’ai reçu un choc, la respiration coupée, et j’ai failli m’écrouler, mon cœur battait à toute allure, les battements, dans les oreilles, étaient violents, comme des coups de marteau sur une tôle. 

Cela n’a duré qu’un court moment. J’ai pu me remettre. Je me suis retrouvée capable de considérer cette personne. Une personne humaine. Et je n’ai plus ressenti alors que le besoin de lui porter secours. Si elle était encore vivante.

Je l’ai regardée. Elle n’était pas très grande, tout habillée de noir. Je ne voyais pas son visage, caché en grande partie par une cagoule, mais j’ai pensé qu’il s’agissait d’une femme, couchée là dans la position du fœtus et, semblait-il, sans vie.

Son vêtement ressemblait à une tenue de combat, telle du moins que je l’avais vue à la télé un jour ou l’autre. Je ne suis pas très douée pour décrire ce genre d’habit : veste serrée sans poche apparente, pantalon de type fuseau, les deux en tissu épais, de bonnes chaussures de randonnée, mais légères, et cette cagoule qui enserrait complètement la tête, à l’exception du visage. Le tout de couleur noire.

Avec tout cela, je m’attendais à trouver aussi une arme, mais rien de tel. Cette personne n’était sans doute pas une combattante. En revanche, j’ai aperçu une déchirure sur la veste, à l‘épaule droite, d’où s’était épanché un filet de sang, séché depuis. J’ai pensé qu’elle s’était écorchée violemment en traversant des épineux.

Je me suis approchée à la toucher et j’ai posé la main sur son dos, à la hauteur de l’omoplate. À ce moment, j’avais retrouvé tout mon équilibre, je pouvais me montrer tout simplement cette infirmière qui tombe sur un blessé. Ou un mort. Et je cherchais justement à savoir si elle vivait. Je ne voyais ni sa bouche ni son nez et je ne voulais pas la déplacer.

J’ai descendu la main le long de son dos jusqu’à la hauteur du cœur. Je pensais y percevoir plus facilement un mouvement éventuel. Il m’a fallu un long moment de concentration, l’oreille collée à la peau, pour percevoir un léger mouvement. Presque rien, mais la vie était là !

 

Alors j’ai décidé finalement de retourner le corps. Je voulais libérer le visage et ses orifices vitaux afin de leur permettre de pomper l’air sans obstacle. C’est pourquoi j’ai palpé tous les membres et la colonne vertébrale pour m’assurer d’abord qu’aucune fracture n’apparaissait, puis, sans grande difficulté. j’ai retourné la jeune femme. Ceci fait, j’ai dégagé complètement son visage.

Deux yeux légèrement bridés me regardaient. Une Asiatique. Sur le moment je me suis trouvée bêtement interloquée. Mais j’ai vite retrouvé mes réflexes d’infirmière.

Ces yeux ne me voyaient pas, ou très mal, à peine, ils étaient sans expression et ne semblaient pas capables de se mouvoir. Cette femme avait conscience de ma présence, c’est ce que j’ai pensé, mais elle ne parvenait pas à me fixer, à me voir.

Elle tremblait. J’ai d’abord supposé qu’elle avait froid, ce qui était évident en raison de son état. Mais si elle avait froid, très froid sans doute, il y avait pourtant autre chose. Son tremblement s’accentuait chaque fois que ses yeux m’effleuraient. Et j’ai cru comprendre : elle avait peur.

Elle avait peur ? C’était bien ça ? Pour moi cette question était primordiale. Je ne sais pas pourquoi. Mais c’est elle qui m’a empêché de faire ce qui était à faire, ce qui était évident et qui était mon devoir.

Je me suis relevée. J’ai respiré. J’ai repris conscience de l’environnement. Le soleil était maintenant très bas, et un léger vent du soir agitait le feuillage roux des hêtres. Les oiseaux se chamaillaient, comme tous les soirs avant de s’endormir. C’était agréable. Rassurant. Autour de moi les buissons frissonnaient paisiblement. Je n’ai pas vraiment réfléchi, j’ai seulement pris ma décision.

 

La femme était à bout mais elle était jeune. Je n’ai pas appelé les secours. J’aurais dû le faire mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai même pas hésité. Elle avait peur. J’en étais de plus en plus sûre. Et chez moi, à partir de ce moment, comment dire, la maman a remplacé l’infirmière.

Je dois dire que je me savais parfaitement en mesure de la soigner, de venir à bout de son état de faiblesse. Apparemment elle ne présentait aucun symptôme grave, pas de fièvre, par exemple, ce qui était étonnant. Elle devait disposer d’une sacrée santé, cette jeune femme-là ! Pas non plus de blessure apparente, pas de fracture, je l’avais constaté en la retournant.

Elle était juste en forte hypothermie. Et sans doute était-elle aussi dans une grande faiblesse, peut-être à cause d’un effort prolongé. C’est du moins ce que j’ai estimé… Je pouvais donc la ramener chez moi et la soigner. J’avais bien vu qu’il s’agissait d’une femme jeune. Elle saurait sans doute se remettre d’elle-même, il ne s’agissait que de l’y aider.

La ramener chez moi, bien au chaud… Et là, la réalité m’est apparue, brutale : la ramener chez moi, oui, mais comment ?

Ma voiture se trouvait loin de là. Certes, je pouvais retourner la chercher et l’amener au début de ce sentier, mais il restait à parcourir quelques dizaines de mètres. Je suis restée longtemps à réfléchir aux moyens d’y parvenir.

Je me suis aperçue alors que la jeune femme me fixait du regard. C’était nouveau. Je me suis penchée vers elle et je lui ai souri. Pas de réponse. Je lui ai demandé Vous parlez français ? Elle a hésité puis elle a cligné les yeux, ce qui m’a semblé vouloir dire une sorte de oui pas trop sûr de lui.

Je lui ai demandé Voulez-vous vous redresser, je vous aiderai ? Elle a esquissé un geste du bras, comme pour me tendre la main. Je l’ai prise et c’est moi qui ai tiré la fille, d’abord pour qu’elle se trouve bien à plat sur le dos, puis, péniblement, pour qu’elle s’assoie. À genou, je la maintenais ainsi en la tenant par les épaules. Elle tremblait.

À terme, je pensais pouvoir l’aider à se relever, peut-être même à marcher jusqu’à la voiture ? Sinon c’était fichu.

 

 

–oOo–

 

 

Tous les chapitres à la suite

 

1

La promenade du soir

 

L’imagination ne suffit pas. On a beau, pour passer le temps, se raconter des histoires dans lesquelles on vit des aventures trépidantes, on se retrouve finalement dans la réalité, banale et ennuyeuse.

À moins que la réalité ne vous rattrape, et c’est ce qui m’est arrivé. C’était assez surprenant pour que j’aie pris la décision de l’écrire. C’est que je n’étais pas prédestinée, loin de là, à vivre une telle histoire.         

Depuis la mort de mon mari, quelques années avant ces événements, et mes enfants, Antoine et Julie, établis tous deux en ville, je vivais seule dans notre maison, une longère rehaussée réhabilitée, un peu isolée, située aux confins du bourg de L., dans les Deux-Sèvres.

J’avais un jardin à entretenir, doté d’une belle roseraie et de quelques arbres fruitiers, ce qui me procurait, bien sûr, un centre d’intérêt. Le jardinage est une passion poitevine riche en rencontres, échanges et débats de voisinage.

Il y a aussi la musique, dans ma vie. J’écoute presque en continu les grands classiques, Bach, Mozart, bien sûr, et tant d’autres, opéra compris, j’adore Verdi. Au moment où commence mon récit, ma petite préférence était le « Jonas » de Carissimi, avec son Venite, venite ! plein d’énergie.

Cependant, je dois reconnaître que, depuis quelque temps, je commençais à m’ennuyer…

 

Je m’appelle Clémence B., j’ai pris ma retraite d’infirmière il y a maintenant six ans. Pour moi c’est déjà loin. Je ne m’intéresse ni à la religion, ni à la politique, hormis tout de même un penchant écolo. Je lis peu les journaux, pas plus que je ne regarde la télévision. Parfois j’écoute la radio.

Et pour terminer cette rapide présentation, ce qui me donne le plus de plaisir aujourd’hui, dans cette existence un peu morne, je le reconnais, ce sont les balades en solitaire que j’effectue souvent, en début de soirée, dans la campagne ou la forêt. Cela me délasse d’une journée souvent privée d’intérêt.

C’est pourquoi j’ai fini par faire une folie et m’acheter un 4x4, je crois que l’on dit maintenant un SUV, capable de me mener par les chemins peu visités. Ce n’est pas un détail, sans lui, rien n’aurait permis que commence mon histoire.

 

Ce soir-là, j’avais justement décidé de sortir. Je me suis habillée chaudement, on était en septembre. J’avais chaussé de bons souliers de marche et empoché ma gourde, et j’ai pris la voiture pour me rendre en forêt. Je me suis détournée des bois les plus proches, j’ai préféré rouler une vingtaine de kilomètres pour rejoindre une vraie forêt.

Le ciel était bas mais il ne pleuvait pas. Seul, le vent venu de l’Atlantique rebroussait les herbages et secouait les hautes branches des arbres, les feuilles commençaient à tomber une à une, mais malgré l’heure, la splendeur de leurs couleurs gardait toutefois toute sa vivacité. L’automne et sa propension à vous mettre de la nostalgie dans l’âme…  

Quand je suis entrée dans la forêt, on se mouvait déjà dans la pénombre. J’ai poussé jusqu’à une sorte de zone ouverte. On y range habituellement les voitures et c’est ce que j’ai fait. Puis j’ai pris une allée que j’aime bien et je l’ai suivie sur quelques dizaines de mètres pour prendre sur ma droite un simple sentier.

Voilà ce que j’aimais, marcher dans la pénombre au travers du monde des sous-bois. J’allais lentement, car j’avais plaisir à évoluer sous les grands hêtres aux feuilles rousses persistantes, déjà mouillées par l’humidité ambiante. Quelques gouttes tombaient d’ailleurs sur moi.

Je contemplais, liées aux hêtres, les baies rouges du houx, si bien défendues, le chèvrefeuille enroulé autour des troncs, ses feuilles odorantes déjà humiliées ou disparues. Et bien sûr, la ronce se rappelait parfois à moi quand je frôlais les arbres…

Tout cela évoluait au sein d’un fouillis de buissons de lierre, de fougère, d’hellébore aux boutons déjà formés, leur mauve paraissant, si bien que, d’où j’étais, je ne voyais pas les coins à bolet, ni les quelques chanterelles qui devaient résider ici ou là. Mais je n’étais pas venue pour les champignons, je ne m’y connais pas assez, j’y venais toujours avec mes voisins, Martine et Roger, de véritables spécialistes !

Enfin j’étais heureuse, et j’avançais lentement pour ne rien perdre de tout cela. Jusqu’au moment où j’aperçus, derrière les buissons, une couleur insolite. C’était une touche de noir, assez curieuse, dans ce paysage, pour m’intriguer.

Je me suis avancée parmi les fougères et, avant même que je sois assez proche pour comprendre de quoi il s’agissait, je me suis rendu compte qu’il y avait là de l’humain, car on distinguait fort bien les traces du passage d’un de mes congénères. Jamais un sanglier, encore moins un chevreuil ou un daim, n’auraient ainsi couché ou arraché autant de verdure aux passage.

J’ai donc continué, et j’ai compris de quoi il retournait.

 

–oOo–

 

2

Une mission réussie

 

Un être vivant approche. Au fond de moi, je le sens proche. Trop faible, moi, pour me mouvoir. Ouvrir les yeux je ne pourrais pas. Une telle fatigue je n’ai jamais ressentie.

Je gis là au moins trois jours. J’ai beaucoup, longtemps couru, je n’ai pas mangé, pas bu. Je vais mourir. Je suis seule.

Ici, c’est ma cache, un être vivant approche…

 

La mission s’était bien déroulée, sauf à la fin. À trois heures du matin, elle et les deux Bulgares étaient parvenus jusqu’au mur arrière de la grande bâtisse sans être aperçus, et ces deux costauds l’avaient aidée à atteindre la lucarne laissée entrouverte par un complice. Ils s’étaient repliés aussitôt. Ils la retrouveraient à la sortie.

Ensuite, tout allait de soi, elle avait sauté à l’intérieur et avait suivi dans l’ombre, grâce aux lueurs vertes des signaux de secours, le parcours qu’elle avait mémorisé. C’étaient de longs couloirs gris bordés de portes vertes fermées.

Elle avait rejoint facilement la pièce dans laquelle elle devait modifier les commandes. S’y trouvait une armoire métallique toute simple qu’elle sut très vite ouvrir, juste un mécanisme de base.

Les Français étaient vraiment trop confiants ! Il n’y avait pas un seul garde dans tout le bâtiment, semblait-il. Ils se trouvaient à l’extérieur, dans un bâtiment annexe, et un seul d’entre eux gardait l’entrée. La sortie, pour elle... Elle en souriait.

Elle disposait d’une photo du tableau général. Sa lampe-crayon entre les dents pour s’éclairer, elle coupa la connexion générale, un simple bouton rouge à enfoncer, et attendit de voir ce qui s’ensuivrait. Elle constata qu’aucune alarme ne vibrait, et n’eut plus qu’à modifier rapidement les régulations électroniques qui maintenaient les installations en mode repos.

Puis elle installa pour celles-ci un ensemble de messages contradictoires. Elle n’avait plus qu’à appuyer sur la connexion générale, et des incendies se déclareraient ici ou là dans la Centrale, qui finirait par sauter.

C’était le but. À ce qui lui semblait, une de ces actions de guerre atypique menées par les Russes contre la France. Elle ne s’en souciait pas, elle ne savait rien de la France, pas grand’ chose de la Russie, où elle avait pourtant combattu, et avait découvert trois jours plus tôt seulement l’existence d’un pays nommé Bulgarie…

Elle avait bien intégré ceci : le Commandement l’avait juste prêtée aux Russes, elle était son meilleur élément. Il faut croire qu’à Moscou ils préféraient ne pas agir eux-mêmes. Mais elle se trompait quant aux visées du Commandement et n’allait pas attendre longtemps pour le comprendre.

 

Elle referma l’armoire puis se concentra pour ramener à sa mémoire l’itinéraire qui la mènerait à la sortie. Cela bien en place dans son esprit, elle inspira fortement et cria Yŏnggwang!* en frappant d’un coup de poing la connexion générale. Et elle se mit à courir !

Au moment où elle arrivait au portail, des incendies s’étaient déclarés, et des alarmes stridentes se succédaient un peu partout dans tout le bâtiment. L’explosion était imminente.

L’air effaré, le gardien extérieur bouscula le portail et pénétra vivement dans le hall d’accueil, il fut reçu par une terrible manchette au passage de la jeune femme, qui soudain, déjà dehors, regarda de tout côté pour chercher les motos des deux Bulgares… invisibles.

 

Alors elle comprit, ils ne viendraient pas. Et elle se remit à courir droit devant elle au moment où apparaissaient à sa gauche, au coin du bâtiment, un groupe de gardes armés, et où une explosion géante illuminait de ciel.

Elle courait dans l’ombre, vêtue de noir de la tête au pied, et heureusement pour elle, elle courait très vite, elle était douée pour ça, elle courait et elle entendait siffler les balles autour d’elle. Une seule l’atteint au coin de l’épaule, déchirant sa veste de combat et lui arrachant un mince coin de chair, mais elle courut plus vite encore, si toutefois cela était possible. Subir la douleur, elle était dressée pour ça.

Elle avait de la réserve dans les jambes et les poumons. On n’est pas pour rien l’élément de pointe d’un célèbre commando des Forces spéciales de l’armée de la République populaire démocratique de Corée, au service du Président Kim Jong-eun.

Un élément de pointe, elle le comprenait alors mais trop tard, prêté aux Russes pour accomplir un exploit… dont il ne reviendrait pas. Elle était condamnée, Joungmi, et elle savait pourquoi, désormais elle comprenait tout, elle payait ses propos orgueilleux.

Elle pensait à tout cela en courant, en courant toujours, et les tirs des Français finirent par cesser. Ils devaient être occupés ailleurs ! Elle courut, courut longtemps, jusqu’au moment où elle atteignit l’orée d’un bois ou d’une forêt. Il était temps pour elle d’arrêter, elle avait couru deux heures. Elle ralentit sa course, pénétra au sein des bois et s’y enfonça.

Elle s’aperçut alors qu’elle était fatiguée, très fatiguée. À en tomber. 

Elle avançait maintenant lentement, elle marchait dans les bois sans les voir, et elle finit par sentir qu’elle allait s’écrouler. Alors elle trouva un coin de verdure entourée de buissons et s’y coucha, tellement épuisée qu’elle en pleura. Elle !

Elle pleurait. D’épuisement mais aussi de terreur. Parce qu’elle venait de comprendre qu’elle était désormais seule au monde. Bannie. Morte.

Pour tous elle était morte.

 

*Yeonggwang!, « Gloire ! », sous-entendu : « au Président Kim Jong-eun. »

 

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